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Chronique : où est le plan « grand froid » de Stockholm ?

Chronique sociale de Cindy Falquet.

Depuis des jours, une vague de froid s’étend sur l’Europe – températures négatives, flocons en pagaille et autres joyeusetés glacées. En d’autres termes, c’est l’hiver pour de vrai ! Ô joie, ville transformée en resplendissant royaume de conte pour enfants, propice à la balade et aux sports de glisse. Et, bon, oui, d’éventuels ralentissements de la circulation sont également au menu. Pour vous et moi.

Et puis, il y a ceux et celles sur qui les flocons tombent un tantinet plus lourds et froids. Celles et ceux contraint.e.s par les aléas de la vie de faire chambrée commune dans l’espace public, à la belle étoile, même quand elle est polaire. Sous la neige, la misère noire devient encore plus sombre. Le manteau immaculé devient linceul, dans un violent silence ouaté. Au 1er mars, ce qu´on appelle « la Bête de l´Est », « le Moscou-Paris » ou encore « le Canon à neige » avait fait au moins 47 victimes en Europe, dont 18 en Pologne, 6 en République Tchèque, 4 en France et 2 en Italie.

Alors les villes du Vieux Continent sortent leurs braséros… et leurs cache-oreilles.
A Rome, c’est bataille de boules de neige place St Pierre et accueil de réfugiés, à Bruxelles c’est hébergement d’urgence forcé pour les SDF récalcitrants à abandonner ce que l’oeil profane prend pour une vieille tente ou un confus amas de matériaux – précieux et maigres biens, collectés à la peine, et qui constituent parfois la seule zone de sécurité dans une existence à la marge de la société – pour un temporaire matelas sur le sol d’un gymnase.
A Paris, c’est « Nuits de la Solidarité » – grande opération comptage des SDF les 14 et 15 février derniers – qui a recensé dans les rues de la capitale entre 3500 et 5000 personnes sans domicile fixe, selon qu’on écoute les autorités ou le Samu social – et Plan grand froid avec maraudes et centres d’hébergement d’urgence dans des gymnases et autres salles de mairies.
Mais alors que c’est chez nous les nordiques que les températures battent des records négatifs à l´échelle européenne, pas un traître mot sur le plan grand froid de Stockholm. Et pour cause – il n’y en a pas. Scandale?
Non, parce qu’à Stockholm, en fait de plan grand froid et de gestion de l’urgence, il y a un plan de lutte contre la précarité, et qu’il est activé toute l´année.

Garantie « toit-sur la tête » et aide au relogement 365 jours par an

En Suède, les services sociaux sont une compétence obligatoire des communes. La loi qui en règle les principes fondamentaux prévoit que la commune a « la responsabilité ultime de fournir à chaque résident l’aide et le soutien dont il ou elle a besoin »1.  Les communes suédoises ont donc un rôle essentiel dans la lutte contre la précarité.

A Stockholm, les maraudes, qu’on appelle « équipes de recherche » (uppsökarteam) sont constituées de travailleurs sociaux employés par la mairie et fonctionnent toute l’année. Depuis 1999, la ville a également une garantie « toit sur la tête » ( tak-över-huvud-garantin en suédois, « TÖG ») qui implique que tout habitant de Stockholm se retrouvant à la rue et dans l´impossibilité de trouver une solution par ses propres moyens (chambre d’hôtel, couchage chez des amis, etc,) a droit à une place d’hébergement d’urgence. La ville en compte 158, réparties entre 7 établissements d´accueil. 2 de ces établissements accueillent exclusivement des femmes, pour un total de 31 places. Les taux d´occupation des lits sont très élevés – en moyenne au dessus de 90% – le système fonctionne donc à flux presque tendu mais personne ne se voit fermer la porte au nez.

Pourtant, d’après les comptages que les services sociaux de la mairie font tous les deux ans depuis 2004, en collaboration avec des organisations sociales et solidaires, 2420 personnes étaient considérées comme sans domicile fixe à Stockholm à l’automne 20162. Un chiffre qui dépasse allègrement les 158 places d’hébergement d’urgence. Comment expliquer alors que le système d’accueil d’urgence ne soit pas sous l’eau? C´est que la subtilité réside à la fois dans la définition de – et surtout dans les politiques de lutte contre – la précarité.
A Stockholm, sont considérées comme sans-abri les personnes non propriétaires, sans contrat de location stable, les personnes placées dans un établissement social ou d’hébergement temporaire par une décision des services sociaux, celles qui résident temporairement et sans contrat formalisé chez des amis pendant une période qui excède trois mois.
Les petits chanceux enchaînant les contrats de deuxième main de quelques mois ou résidant à contre-coeur chez un membre de leur famillle ne font par contre pas partie des statistiques du sans abrisme.

Moins 28% de stockholmois sans domicile fixe depuis 2004

La garantie « toit sur la tête » est en réalité un filet de sécurité social, un outil dans la palette d’aides que les services sociaux ont à leur disposition. Le but étant de trouver une solution de logement et d’accompagnement social sur mesure pour chaque personne, qui soit la plus stable possible.
Et de fait, fruit d’un travail social acharné, les chiffres du sans-abrisme sont en baisse constante depuis 12 ans, avec une diminution de 28% entre 2004 et 2016, alors que Stockholm connaît une croissance démographique intense. Entre 2014 et 2016 par exemple, le nombre de sans domicile fixe a baissé de 9% (231 personnes de moins) alors même que la population de la ville augmentait de près de 21 000 personnes sur la période en question.

La bonne nouvelle, c’est que la plupart de ces 2420 personnes – à 70% des hommes – ont en réalité une solution de logement. Par exemple en institution de réhabilitation ou dans un appartement d’essai – un logement assorti de mesures d’accompagnement social, qui peut être accordé aux SDF pour les sortir de la rue.

De fait, lors du comptage en 2016, « seulement » 9%, soit 137 personnes, étaient en situation de « sans-abrisme urgent » comme on dit en suédois, et dormaient dans la rue. Ce sont évidemment 137 personnes de trop, mais on peut quand même comparer le chiffre à la tragique fourchette d’entre 3500 et 5000 personnes SDF dans les rues de Paris.

La mauvaise nouvelle, c’est que c’est certainement une estimation basse, et qu’elle ne reflète de surcroît pas fidèlement la réalité des rues de la capitale suédoise. Pourquoi?
Parce que que l’accès aux services sociaux, et donc notamment à cette fameuse garantie « toit sur la tête » est réservée aux résidents stockholmois, quelle que soit leur nationalité. C’est à dire celles et ceux qui ont un personnummer et sont enregistrés à une adresse sur le territoire de la commune de Stockholm, qu´ils soient nés à Södermalm, Kiruna, Ouagadougou ou Pontamafrey-Montpascal.
La « faute » à la l’organisation des collectivités territoriales en Suède et le principe fondamental d’autonomie communale. Les communes (et départements) ont le pouvoir de lever l’impôt sur le revenu, autour de 20% en moyenne3 (17,90 % à Stockholm en 2018), et sont tenues par la loi d’observer le principe de localité4, c´est à dire d’utiliser leurs ressources en faveur de leurs propres habitants seulement.
Ce principe de localité implique que seule une aide d’urgence, dont il revient à chacune des 290 communes de définir le contenu et le périmètre, peut être accordée à ceux qui séjournent sur le territoire de la commune mais n’en sont pas officiellement ressortissants, qu’ils viennent de Pontamafrey-Montpascal, Ouagadougou, Solna ou Kiruna.

L´enfer, c’est pour les autres

Donc en gros, il y a les 2420 résidents de Stockholm qui sont officiellement considérés comme sans-abri et ont en général une forme de contact avec les services sociaux. Et puis il y a tous les autres.
Et là, on rencontre le vide assourdissant, l’impossible quantification de la misère. Presque impossible de savoir combien ils sont, ceux qui se cachent derrière les lignes des rapports, hors des colonnes des statistiques, furtifs mais pourtant bien réels, compagnons de misère des 137 stockholmois qui dorment dans la rue. Ceux qui ont fuit un pays en guerre et à qui on a refusé un permis de séjour. Ceux, venus du monde entier, qui espèrent trouver un travail et un futur un peu meilleur pour leurs gamins. Les habitants des communes limitrophes qui n’ont pas de garantie « Toit sur la tête ». Tout un monde parallèle et hétéroclite, une triste liste à la Prévert dont le seul dénominateur commun est le manque de ce fichu numéro d’identification magique, et qui vivent à Stockholm dans des conditions de précarité extrême, qui campent sous les ponts, dorment dans les gares, les arrêts de métro, les aéroports et les lignes de bus qui desservent la banlieue.

Mais avec le coeur au bon endroit et un engagement social, on peut trouver des solutions innovantes pour venir en aide aux personnes démunies quel que soit leur statut juridique. C’est par exemple le cas pour les ressortissants européens en situation d’extrême précarité (« utsatta Eu-medborgare » en suédois). Ils et elles sont autour de 750 sur le territoire de la ville de Stockholm, sont souvent roms et viennent de Roumanie ou Bulgarie où ils font depuis des générations les frais d’une discrimination systématique et éhontée. Traités comme des citoyens de dernière zone à qui on refuse l’accès aux droits civiques essentiels, ils ont des conditions de vie déplorables, tiers-mondistes au beau milieu de l’Union Européenne. Venus tenter leur chance jusqu’en Suède, ils se heurtent ici à la rigueur de l’hiver et à la raideur du marché de l’emploi et du logement.

Pour palier l’urgence sociale, la ville de Stockholm a mis en place un partenariat public-privé plutôt innovant avec la société civile, qui permet notamment d’offrir 115 places d’hébergement ouvertes tous les jours de l’année, avec des places supplémentaires en cas de grand froid (- 7 degrés ou alerte de degré II, « klass II varning »5). La dernière semaine de février, autour de 160 personnes supplémentaires ont ainsi pu être accueillies chaque soir dans le cadre de ce « plan grand froid » – bon d´accord, il y en a un. L´urgence planifiée quoi, à la suédoise.

Printemps arable

L’être humain est doté de ressources incroyables et la recherche montre que même les plus cabossés, camés, désaxés, peuvent, avec une aide adaptée et malgré toutes les idées recues, se rafistoler et récupérer des traumatismes. Les cas qu’on croyait désespérés peuvent faire des coups du phénix désarçonnants.
Les curieux ou sceptiques pourront demander des preuves à google en cherchant « Housing First », ”Un chez soi d´abord” ou ”Bostad Först”.
La société civile et ses organisations sociales et solidaires, comme « Stockholms stadsmission », « Frälsningsarmén », et tant d’autres encore font un boulot incroyable et ouvrent leurs locaux et leur coeur à tous sans distinction, tous les jours de l’année.
Un matelas, une douche et un repas chaud de temps en temps, c’est bien, mais ca ne suffit pas pour changer la donne. Pour remettre à flots les naufragés de la vie, il faut des moyens. Il faut des logements, des plans d’accompagnement psychosocial, de réinsertion vers l’emploi, des travailleurs sociaux avec les moyens de faire leur boulot.
Comme le rapellait récemment le président du Samu social Eric Pliez, interrogé sur le nombre de places d’hébergement d’urgences à Paris : « le vrai sujet, c’est donc l’après grand froid, quand l’acuîté du besoin d’une vraie politique de lutte contre l’exclusion sociale redeviendra moins tangible ».

Alors, partout en Europe, ne laissont pas l’engagement tiédir avec l’arrivée du printemps – exigeons la chaleur humaine toute l’année !

Références :

Socialtjänstlagen 2001:453, chapitre 2, §1 « Varje kommun svarar för socialtjänsten inom sitt område , och har det yttersta ansvaret för att enskilda får det stöd och den hjälp som de behöver ».

Rapport « Sans domicile fixe à Stockholm » https://insynsverige.se/documentHandler.ashx?did=1867990

Impôt communal à Stockholm, http://www.stockholm.se/OmStockholm/Budget/Kommunalskatten-/

Kommunallagen (1991:900) , chapitre 2 1§ Lokaliseringsprincipen

5 Voir explication sur le site de SMHI, en suédois https://www.smhi.se/vadret/vadret-i-sverige/varningar#ws=wpt-a,proxy=wpt-a,district=none,page=wpt-warning-alla 

Cindy Falquet., 12 mars 2018

https://lepetitjournal.com/stockholm/chronique-ou-est-le-plan-grand-froid-de-stockholm-225446

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