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Des justiciers urbains contre les bancs anti-SDF à Bruxelles

À visage découvert, lors d’interventions éclair, avec leurs installations de bric et de broc, Laurent et Charlotte dénoncent la présence en ville de mobilier urbain « anti-SDF ».

Une intervention dure une minute. Deux, tout au plus. Les morceaux de bois sont prêts à être emboîtés, comme des pièces de puzzle. Plus qu’à enfoncer les vis pré-installées, à nouer les colliers de serrage en plastique, et le tour est joué. Pour, d’un banc dont l’assise est saccadée d’accoudoirs, retrouver un mobilier urbain à la surface plane, accueillante pour tous, en particulier les sans-abri.

Dernière mission en date pour Laurent et Charlotte, à l’origine du projet « Design for everyone », place du Jeu de Balle, dans les Marolles. Leur cible : un banc de ciment sur lequel reposent de petits cylindres, trop bas pour être des accoudoirs. C’est là le premier mobilier transformé dans un espace totalement public après quelques interventions dans les stations de métro de la Stib. Une nouvelle sortie escortés des médias, grands amateurs des « actions de guérilla dans l’espace public » de ceux qu’ils ont surnommés le « couple de hackers urbains ».

« Du temps, de l’énergie, de l’argent »

Bricoleurs de choc, les Anderlechtois repèrent à l’avance leurs lieux d’intervention en se promenant dans la ville. Avec, pour critère principal, « notre compétence et notre faculté à intervenir d’un point de vue technique », reconnaissent-ils, en rigolant. Après avoir pris les mesures et tracé un croquis de leur future installation, c’est à coups de palettes et de planches récupérées dans la rue et dans les bennes de chantiers qu’ils construisent l’étrange structure dans leur garage.

« On réfléchit aussi à la manière de l’attacher, explique Laurent Toussaint. Le but est que ça soit quand même relativement compliqué à enlever. On veut que ça reste le plus longtemps possible pour que les passants soient interpellés. » À la Stib, les ossatures en bois sont systématiquement enlevées, en 48 heures généralement.

Des interventions qui se veulent avant tout « symboliques pour avoir un réel impact » et pour lesquelles rendez-vous est souvent pris avec les médias pour bénéficier d’une certaine visibilité, reconnaît le quadragénaire. « Ce que nous voulons mettre en lumière, c’est le mobilier urbain qui nous semble interpellant et excluant, en en supprimant le côté excluant justement, précise Charlotte, 29 ans. On veut montrer que, derrière ce mobilier urbain, il y a une personne qui prend la décision et de l’argent investi, qu’il y a du temps, de l’énergie et de la créativité qui pourraient être utilisés à meilleur escient. »

Et les dispositifs « anti-SDF » sont bien plus nombreux qu’on le pense, soulignent-ils. Comme en témoignent les photos prises dans le cadre d’une exposition itinérante initiée par le couple de militants. Des accoudoirs bien trop bas aux pics sortant du sol devant les grandes vitrines. Des bacs de fleurs de la taille d’un homme aux chaises « pour jeunes », composées d’une barre pour les pieds et d’une autre pour le séant.

Aujourd’hui, les deux travailleurs dans l’éducation permanente souhaitent faire monter d’un cran leur projet « Design for everyone » porté par leur ASBL ArtiCulE, qui veut organiser des événements à caractère artistique et culturel visant à interroger la réalité sociale. En menant des interventions simultanées avec des dispositifs plus marquants, imaginés par des designers et des architectes.

Désobéissance

« Puis, il faudra qu’on passe à la suite, assure Laurent. On aimerait en arriver à approfondir l’analyse, en mettant en place un colloque ou un séminaire. Entrer dans une démarche d’éducation permanente, où l’on observe, on analyse et on change. Faire en sorte que le politique intervienne, que cela ne touche pas une fois de plus que les quelques convaincus, mais que ce soit élargi au plus grand nombre. » Et interpeller directement les autorités publiques, photos à l’appui. « En leur demandant pourquoi un tel mobilier urbain, en demandant de voir le cahier des charges, si c’est explicite ou pas, s’il y a une volonté politique ou si c’est un choix du designer », souligne Charlotte Renouprez.

Un combat que le duo de « hackers urbains » continuera à mener à visage découvert. « Par conviction ». Eux qui ignorent si leurs actions sont légales aiment et revendiquent « l’action directe, la désobéissance », affirme Charlotte : « À partir du moment où quelque chose ne nous plaît pas, pourquoi on le laisserait là aux yeux de tous ? » Intervenir pour dénoncer, plus que pour aider.

« On ne le fait pas pour les sans-abri, parce qu’on voudrait une société dans laquelle il n’y a pas de sans-abri et où, s’il y en a, on règle le problème autrement qu’en les chassant », conclut Laurent.

L’esthétique et l’ergonomie pour critères

L’objectif premier n’est pas du tout d’être anti-SDF, réagit Camille Thiry, responsable communication de Bruxelles Mobilité. Les accoudoirs permettent aussi aux personnes âgées ou à mobilité réduite de se relever. » Responsable du choix du mobilier dans les stations de métro, Bruxelles Mobilité précise toutefois que ces choix se font « sur base des spécifications et demandes de la Stib », qui, contactée, renvoie vers le service public régional.

Le choix se fait selon plusieurs critères, précise Camille Thiry : les facilités pour l’entretien, l’emprise sur le quai, la vocation des stations comme lieux de passage, l’ergonomie et le confort de l’assise ainsi que l’esthétique. « Nous avons une multitude de modèles différents, aussi en fonction de la station et de son esthétique, explique encore la chargée de communication. Comme on peut le voir à Sainte-Catherine, l’artiste avait, lors du réaménagement de la station, proposé une assise de style ‘tracteur’ en relation avec son concept pour l’habillage des murs. »

D’un point de vue pratique, les modèles « assis-debout » sont pensés pour les voyageurs équipés de sacs à dos et les personnes qui ont du mal à se relever mais aussi pour laisser sur le quai une place suffisante pour la circulation des personnes. Enfin, « l’objectif visé par les sièges en station est de faciliter la position assise, et non couchée, et donc de prévoir ainsi un nombre suffisant de places dans ce lieu de passage temporaire en évitant qu’une personne ne monopolise une banquette, souligne Camille Thiry.Mais ce n’est pas pour ça que c’est un dispositif anti-SDF. »

Pour la chargée de communication de Bruxelles Mobilité, il s’agit là d’une« fausse question ». « Dans les stations, il y a régulièrement des sans-abri qui sont là pour se protéger de la pluie, du froid. C’est une question plus large que juste des bancs et ce n’est pas à nous d’y répondre en tant que gestionnaire des transports. C’est une question sociétale plus globale ! »

«Pas un accueil décent»

Si elle renvoie vers Bruxelles Mobilité pour le choix du mobilier urbain, la Stib souligne qu’elle n’a « pas de compétences en matière d’accueil des personnes fragilisées ». « L’infrastructure des transports publics ne permet pas un accueil décent des personnes sans-abri (absence de sanitaires, lits, chauffage,…), dit la responsable communication Françoise Ledune. Néanmoins, nous mettons en œuvre différentes actions visant à aider ce public fragilisé. » Avec, pour l’opération Thermos, la mise à disposition de la station Botanique de novembre à avril pour la distribution de repas et la participation de travailleurs bénévoles. Avec le transport en hiver des SDF vers les centres d’accueil d’urgence. Et la formation des agents pour aborder le public SDF et toxicomane.

Source : Le Soir – https://plus.lesoir.be/195089/article/2018-12-11/des-justiciers-urbains-contre-les-bancs-anti-sdf-bruxelles

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