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« Des sans-abri en ruralité ? Plus qu’on ne croit »

AVANT DE LIRE
À la base : l’interpellation d’une députée wallonne Écolo, Veronica Cremasco, au ministre wallon du Logement Pierre-Yves Dermagne (PS). Pour dire quoi ? De ne pas oublier la précarité en milieu rural et de prendre en compte ses spécificités.
Pourquoi ? Parce que le gouvernement wallon a décidé de faire de l’éradication du sans-abrisme « une priorité absolue ».
Une interpellation qui fait suite à une journée organisée par l’AMA (fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri). L’objectif ? Y rencontrer des élus et leur faire part d’une première analyse de la DPR (déclaration de politique régionale). Journée lors de laquelle des acteurs de terrain ont tiré la sonnette d’alarme sur la complexité du sans-abrisme en ruralité.

Éric est SDF depuis 8 ans près de Virton. La rue, la débrouille, la mobilité compliquée, la solidarité, il décrit sa réalité du sans-abrisme en milieu rural.

Les forêts le long de la route ont pris la couleur de l’automne. Les champs ont été labourés. À Houdrigny, dans la commune de Meix-devant-Virton, au fin fond de la Belgique, Éric s’est levé tôt. Dans le froid, sous la pluie, il aura mis une heure à pied pour rejoindre le centre de Virton où il pensait avoir un rendez-vous au Forem… fixé le jeudi suivant.

« Venir à pied est un choix. Les transports sont devenus trop chers. Vous imaginez : 1,30 € pour parfois faire 1 km ! », s’indigne le Gaumais de 51 ans.

Éric est sans-abri. Depuis un an, il vit dans la caravane d’une connaissance, derrière la maison de celle-ci. « Il m’a proposé une chambre, mais je voulais lui laisser son intimité. Et puis la caravane est un peu un lieu à moi », admet Éric qui ne ferme jamais à clé. « Il n’y a rien à voler », sourit-il.

« J’ai perdu les pédales »

Il y a 8 ans, la vie d’Éric bascule suite à un divorce. « J’avais une maison, une voiture, j’étais électromécanicien. Et là, j’ai perdu les pédales. J’étais paumé. Financièrement, ça n’allait plus », raconte le papa de trois enfants. Éric perd son logement, son travail, se fait radier de la commune et perd ses droits. « J’étais un mort vivant hors du système. » Au début, Éric essaie de trouver refuge chez l’un, chez l’autre. « Mais je ne voulais pas être un boulet. » Éric passera deux hivers dans la rue. « Quand il est fait -10, on ne dort pas. J’essayais de bouger pour échapper aux policiers. Je risquais de me retrouver en prison pour une situation que je n’avais pas choisie. » Des nuits qui ont laissé des traces. « Aujourd’hui, je me réveille. Je me dis, ça va, tu peux dormir, tu es dans un lit, tu as un toit au-dessus de ta tête. »
Durant des années, Éric tente de survivre. Il aura, avoue-t-il, des locations tumultueuses, notamment auprès de marchands de sommeil. Il rendra des services en échange d’un repas ou d’un abri. Il y aura l’alcool aussi. « Maintenant, ça va. En fait, on a l’impression que les problèmes s’évaporent. Au réveil, ils sont toujours là et la claque est plus forte car l’argent dépensé la veille ne servira plus. »

Trois heures pour les courses

Éric a pu compter sur la solidarité. « Car tout le monde me connaît ici. Des restaurateurs me filaient parfois un repas. L’entraide est peut-être plus ancrée dans les petites villes, les villages, que dans les grandes villes où l’on est un parmi d’autres. »

Mais être sans-abri en milieu rural revêt d’autres spécificités moins positives.
« La mobilité est un problème. Dans les villages, il n’y a que deux bus par jour. On ferme les gares. » À Houdrigny, Éric n’a accès à rien : magasins, Forem, commune, médecin… « Même si depuis que je suis à la rue, je ne suis plus malade. À croire qu’on se renforce… » Pour faire des courses, Éric prévoit trois heures. « Du temps perdu pour la recherche d’un boulot. Un jour, j’avais un  rendez-vous ONEM à Arlon. Je suis parti à 4 h du matin à pied. C’était à 9 h et il n’y avait pas de bus. »

À qui s’adresser ?

Selon Éric, l’accès à l’emploi et au logement est difficile en ruralité. « Je pense qu’il y a plus de possibilités dans les grandes villes. » Pourquoi ne pas y aller ? « Le CPAS m’y a presque poussé. On m’a dit : pourquoi n’allez-vous pas à Charleroi ou à Tournai ? On est déjà déraciné quand on perd son logement. Et là, c’est l’être une deuxième fois et c’est se retrouver seul. »
Éric mettra du temps à se faire aider. « Pas facile d’en parler. Et puis, à qui m’adresser ? Il n’y a pas assez de structures en milieu rural. Elles sont souvent petites et le taux de remplissage est tel que le travail social n’est pas toujours aisé. Il faut aider la personne où elle se trouve, pour qu’elle garde un ancrage. Une grosse structure à Arlon, inaccessible, ne servirait à rien. »

« Moins visibles »

Pour Éric, il y a plus de SDF en zone rurale qu’on ne le croit. « Certains pensent qu’en Gaume, les SDF, ça n’existe pas. Ils sont peut-être moins visibles car il est plus facile de voir les SDF dans les gares des villes… »
Aujourd’hui, les choses évoluent pour Éric. Grâce à l’accompagnement de la maison d’accueil le Soleil du coeur à Virton, il a récupéré ses droits au chômage. En janvier, il emménagera dans un logement social. « Il a fallu des démarches de plus de 2 ans mais quel soulagement. Mon premier chez-moi depuis 8 ans… »

Des chiffres qui manquent

Combien de sans-abri ? Et en ruralité ? Les chiffres manquent. « On en a pour les grandes villes wallonnes via les relais sociaux mais il n’y a aucune vision claire sur l’ensemble du territoire », note Christine Vanhessen, directrice de l’AMA. La Fédération des services d’aide aux sans-abri tient des comptes. En 2018, les services résidentiels agréés ont recensé 10 000 séjours (hors dispositif hivernal). « Il y a un risque de doublons. Et on ne compte pas les services de jour ou les demandes non rencontrées… » Il y a « la zone grise » aussi : les situations non connues. « C’est fou d’être dans un pays où l’on n’a pas de réelle image de la pauvreté », déplore Marie-Claude Chainaye du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. C’est une demande des acteurs d’y remédier. À Bruxelles, des comptages sont faits par des bénévoles quadrillant la ville. « On s’approche là de la réalité. Chiffres ou pas, le phénomène est en hausse. »

Caroline FIXELLES – L’Avenir – 22/11/2019

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